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Pascal, les intellectuels et l’amour de Dieu


Détail d’une statue (1785) de Pascal étudiant la cycloïde, par Augustin Pajou. (Image: Jastrow / Wikipedia)

Le travail intellectuel est effectué principalement par quatre catégories de personnes. Le premier est celui des sages : des hommes de contemplation, de vrais philosophes dont la fin est la découverte de la vérité. Ceux-ci ont été pour la plupart les plus grands philosophes de la Grèce classique, notamment Platon et Aristote.

Le second est composé de ce qu’on appelle des “ penseurs ” ou, depuis la fin du XIXe siècle, des “intellectuels ” ; une espèce d’acrobate mental pour qui la pensée — plus elle est complexe et dense, mieux c’est — à-dire sa propre fin : la pensée pour la pensée, comme l’art pour les esthètes l’est pour l’art. Ceux-ci ont prospéré de manière spectaculaire en Angleterre, en France et dans les Allemagnes aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles: on pense à Descartes, Hobbes, Locke, Hegel et, au siècle suivant, Schopenhauer.

Enfin, il y a les hommes qui chevauchent les deux catégories et dont les meilleurs exemples sont les combattants théologiques chrétiens de la période de la Réforme: Luther, Calvin, Molina et Jansenius (Cornelius Jansen), par exemple.

Pascal Pensées a été mon sujet de lecture de chevet pendant les deux derniers mois, avec une brève biographie de lui par Marvin R. O’Connell. J’ai lu Pascal régulièrement depuis que je l’ai rencontré d’abord dans une classe de littérature française au lycée, lorsque le célèbre nuit de feu (23 novembre 1654) a laissé une forte impression dans mon esprit, me rappelant peut-être depuis la circonstance de ma propre conversion (dramatique, mais beaucoup moins) conversion un quart de siècle plus tard.

Cette fois à travers le livre, cependant, je reconnais que ce qui me fascine le plus chez Blaise Pascal et le mouvement janséniste dont il était (selon O’Connell) un compagnon de voyage plutôt qu’un membre, c’est leur insistance sur la dépravation totale de l’homme. ”[M]arriage, pensa Pascal, [est] la plus dangereuse et la plus basse des conditions de vie permises à un chrétien. »De plus, »Il est faux que nous soyons dignes d’être aimés par les autres. Il est injuste que nous pensions une telle chose. La volonté est dépravée.”

Parmi les grandes controverses théologiques de l’époque de Pascal se trouvait le différend entre les Jésuites et les jansénistes de Port-Royal qui les condamnaient comme hérétiques. La principale question sur laquelle ils s’opposaient si farouchement concernait l’opération de la grâce dans l’âme humaine. Le jésuite espagnol Luis de Molina avait argumenté dans un livre publié en 1588 (De concordia liberi arbitrii cum donis divinae gratiae) que Dieu donne à chaque être humain déchu une « grâce suffisante“ pour accomplir de bonnes œuvres, dont l’effet est d’élever une grâce suffisante au statut et à la puissance de la « grâce efficace ».”

Cette proposition impliquait que l’âme a une mesure de libre arbitre — ce que Jansénius a nié de la conviction que, suite au péché d’Adam, les descendants déchus de l’homme ont été tellement aveuglés et accablés par la concupiscence qu’ils sont incapables d’agir librement. François Annat, jésuite et confesseur du jeune Louis XIV, a répondu à cette affirmation en condamnant les Jansénistes comme hérétiques pour avoir embrassé la position calviniste sur la grâce en niant “ cette grâce intérieure, nécessaire à notre volonté pour qu’elle puisse choisir ce que Dieu exige d’elle, ne manque jamais, même quand elle pèche.”

La controverse est un exemple prééminent de la façon dont les “intellectuels” de quelque religion que ce soit, ou pas du tout, pensent trop à un problème, pensant trop être leur principal plaisir intellectuel, la source de leur confiance en soi et de leur vanité. Thomas d’Aquin, qui n’était pas un “intellectuel” mais plutôt un homme dont l’esprit, inamovible enraciné dans le bon sens, était capable de percevoir directement et entièrement la simplicité fondamentale de la vérité. Voici ce qu’il a à dire sur la question qui a tant agité les Jésuites, les Jansénistes, les Calvinistes et tant d’autres : “ L’espérance ne se fie pas principalement à la grâce déjà reçue, mais à la toute-puissance et à la miséricorde de Dieu, par lesquelles même celui qui n’a pas la grâce, peut l’obtenir [et comment autrement que par des œuvres ajoutées à la miséricorde ?], afin de venir à la vie éternelle. Maintenant, quiconque a la foi est certain de la toute-puissance et de la miséricorde de Dieu.”

C’est pourquoi nous lisons aujourd’hui dans le Catéchisme de l’Église catholique que nous sommes sauvés par la foi et travail. La Bible n’annonce-t-elle pas cette vérité aussi clairement que les cieux proclament la gloire de Dieu ? Rétrospectivement, la bataille autrefois mortelle pour l’efficacité de la foi contre celle des œuvres semble presque incompréhensible aujourd’hui (ou elle devrait).

Pascal n’était pas un  » intellectuel  » mais un génie mathématique et scientifique (les coniques, la machine à additionner, etc.) et un vrai philosophe. Il a également été tout au long de sa vie un homme malade, souffrant d’une lésion cérébrale et mourant peut-être d’une méningite carcinomateuse; une circonstance qui a été proposée pour expliquer sa vision sombre de l’humanité, des êtres humains pris individuellement et de la condition humaine. C’est peut-être le cas.

Quoi qu’il en soit, il semble évident néanmoins que la maladie chronique aboutissant à un tempérament morbide et pessimiste ne peut rendre compte, du moins en totalité, de l’oubli de Pascal à la tendresse aimante et reconnaissante que le Seigneur Lui-même a manifestée, dans la parole et dans l’action, envers Ses propres créations humaines telles qu’Il les a rencontrées personnellement en tant d’occasions tout au long de Ses trente-trois années de vie sur terre. Certes, il ne considérait aucun d’entre eux comme intrinsèquement “indigne d’être aimé par les autres”, mais tout le contraire. Combien de fois lisons-nous dans le Nouveau Testament les mots : “Jésus le regarda avec amour…” ? Le Christ aurait-il changé l’eau en vin lors d’une cérémonie célébrant “ la plus dangereuse et la plus basse des conditions de vie permises à un chrétien?”

De toute évidence, il ne l’aurait pas fait. Mais Blaise Pascal a vécu à une époque hautement spéculative où la religion, avec la science, était un objet principal de spéculation intellectuelle et donc de réflexion excessive et de mystification par des intellectuels qui insistent pour lire dans des déclarations simples, des arguments et d’autres questions ce qui n’y est tout simplement pas. À cet égard, la situation moderne n’est pas une amélioration par rapport à la fin du 17ème siècle.

Pascal n’était pas un pseudo-intellectuel, mais trop d’écrivains sur le sujet de la religion l’ont été, et trop le sont aujourd’hui. Le résultat est des gens comme John A.T. Robinson qui ont fait fortune avec Honnête envers Dieu (1963); et, plus récemment, Christopher Hitchens et Richard Dawson, qui ont essayé de mettre fin à toute cette affaire en niant que la théologie est la connaissance de tout.


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